La chronique cinéma de Paf ! : Culs-de-sac

 

Publié le Samedi 2 juillet 2016 à 12:00:00 par Cedric Gasperini

 

La chronique cinéma de Paf ! : Culs-de-sac

Gangsta's paradise

Black

Made in France

N.W.A. - Straight outta Compton

« Où est passé l’équipage du Pequod ?
Je ne reconnais plus un seul visage parmi trente.
Il s’est emparé de leurs âmes. Regardez-les : ce sont des gants.
Achab les remplit, Achab les anime. (…)
Je vois un fou, qui engendre d’autres fous. »
Ray Bradbury / John Huston « Moby Dick » (1956)

En toute logique, le chef d’œuvre de William Wyler « Dead end » (1937) aurait dû s’intituler "Cul-de-sac" mais il est très vraisemblable qu’en cette fin des années trente, « La Rue sans issue » était un titre plus seyant pour s’afficher aux frontons des cinémas français (et cela fit accessoirement le bonheur de Roman Polanski 30 ans plus tard).

Avec ce petit rôle de gangster dévoré des yeux par les enfants du ghetto ne pensant qu’à suivre ses traces pour réussir à s’en sortir, Humphrey Bogart explosait déjà l’écran et offrait à ces enfants un Achab des plus séduisants.

A quoi bon chercher à s’intégrer si l’on doit faire face quotidiennement au mépris et au racisme ? A quoi bon chercher un travail si les perspectives d’avenir sont le chômage ou une profession médiocre et mal payée ? A quoi bon chercher à jouer le jeu quand les autres, les autres eux !, auraient par avance costards de soie et rouleraient Cadillac ?

Autant jouer cela à la Bogart,
à la de Niro, à la Nicholson, à la Wright...
   
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Commençons déjà par acheter le poster de Tony

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et mettons à pleine puissance « Straight outta Compton » sur la platine.

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Quant à nous, attaquons-nous aux trois grosses claques cinématographiques de l’automne 2015 :

« Black »    « Made in France »    « Niggas with Alzheimer – Straight outta my Ass »

Deux de ces films sont des petits chefs d’œuvre de concision et de justesse, le troisième une grosse boursouflure vaniteuse et révisionniste. Devinez lequel a fait 161.197.785€ de recettes au pays des blockbusters décérébrés et lesquels sont passés directement à la trappe de l’E-Cinéma au pays des droits de l’homme et du cinéma réunis :

Culs-de-sac.

Très régulièrement, et tout notamment depuis les films réalistes Warner Bros à la « Dead end » de la Grande Dépression, le cinéma brosse l’histoire de jeunes issus de l’immigration, ayant à se débattre avec les difficultés d’intégration qu’ils rencontrent et les problèmes sociaux et criminels inhérents au milieu défavorisé dans lequel ils (sur)vivent.

Si le problème est parfois explosé en négatif (Le péril jeune cassavettessien du « Face au crime » (1956) de Don Siegel) ou exposé dans sa complexité (l’injustement méconnu « Le temps du châtiment » (1961) de John Frankenheimer), la plupart des films sur le sujet reprennent à l’envie le point de vue interne et empathique adopté par Robert Wise la même année dans le chef d’œuvre musical de Sondheim & Bernstein : WSS.

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Librement adapté par Arthur Laurents du « Roméo et Juliette » de Shakespeare, « West Side Story » marque une date dans l’histoire de ce genre cinématographique dans la mesure où il introduit l’amour interracial au cœur du Gettho, et accessoirement, le binôme rouge/noir au sein de l’iconographie cinématographique shakespearienne.
Or cette semaine est sorti en V.O.D. un extraordinaire film belge que je ne saurais trop vous conseiller :

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Réalisé par Adil El Arbi et Bilall Fallah, « Black » est un croisement réussi entre les Roméo + Maria précités et les œuvres de jeunesse d’un Scorsese (Mean Street), d’un Spike Lee (Clockers) ou d’un Matthieu Kassovitz (La Haine). Il met en scène l’histoire d’amour naissante entre deux ados  - une Black et un Beur - dans un contexte extrêmement tendu de guerre des gangs, racisme et criminalité en tous genres. Et cette West Side Story qui aurait pu se dérouler dans les quartiers nord de Marseille se passe à Molenbeek-Saint-Jean, quartier ouest bruxellois. A croire qu’il n’y a qu’à Paris qu’on a l’ouest riche, avec ses vieilles peaux bronzées haïssant les personnes de couleur.


Ne vous laissez pas prendre à cette bande-annonce misant sur le côté romantique de l’œuvre, les adjectifs du sous-titre de cette affiche vous l’annoncent et je vous le confirme : « urbain et brutal » sont bien les termes adéquat pour qualifier « Black » ! Exit le romantisme exacerbé et les chorégraphiques batailles au couteau du grand ancêtre, repris 25 ans plus tard façon puzzle baroque avec Shakespeare dans le texte et Gun dans le froc par Baz Luhrmann :

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« Black » est d’une noirceur et d’une brutalité rarement montrée au cinéma, si ce n’est peut-être dans les films gore d’Eli Roth ou Rob Zombie, ou dans d’autres culs-de-sac tels que le « Straw dogs » (1971) de Peckinpah ou l’« Irréversible » (2002) de Noë si vous voyez à quoi je fais allusion. Dans le site du film (http://black-themovie.com/fr), on peut étonnamment lire à la rubrique « Dossier éducatif » : « Black est une histoire riche et universelle. Le film peut facilement faire l’objet d’une étude dans plusieurs cours du secondaire. » Si tant est que vous soyez proviseur, prof, parent, humain ou naïvement sensible, regardez seul le film avant d’aller le proposer à des collégiens ! Ce qui n’empêchera pas certains d’entre eux cependant de le souhaiter voir puisque sa thématique et son interdiction aux moins de 16 ans ont provoqué polémique et émeute dans les cinémas bruxellois le 12 novembre dernier. La France en a peu parlé puisqu’aussi bien, dès le lendemain, Molenbeek prenait son envol pour une célébrité internationale nous renvoyant à « Made in France » plus qu’à « Black ».

Certes, « Black » est très ‘riche’ en énergie comme en questions posées et malheureusement ‘universel’ en thématiques ébauchées (usages d’enfants-soldats et du viol comme arme de guerre, incompréhension des parents, racisme, drogue, gangs, police impuissante, …) comme en réalités périurbaines mondiales. Mais il est également plus que certain que ce diamant noir vous déchirera l’opaline et l’entendement si tant est que vous n’ayez pas – comme moi – la tentation de fermer yeux et oreilles à tel ou tel moment du film. Les principales caractéristiques que l’on puisse m’accoler étant père et cinéphile, je tiens à dire ici que cette dernière n’a rien à voir avec ‘cynophile’ dès lors que l’on parle de Pit-bulls surentrainés à déchirer les chairs humaines. Si, pour le père et le cheyenne que je suis, il y a une scène absolument insupportable et très longue aux deux tiers du film ; celle qui l’ouvre en quasi hors-champ à son début est des plus admirables parce qu’encore pire, et a fait le bonheur du cinéphile Paf !. « Love on the bite » aurait dit Gainsbourg. Deux cinéastes sont nés (je n’ai pas vu leur premier long-métrage, « Image », sorti en 2014) et je vous convie chaleureusement à vous précipiter sur ce Carbonado d’excellente eau que les événements du 13 novembre dernier ont malheureusement empêché d’arriver sur nos écrans. Ici disponible :

« Black » de Adil El Arbi et Bilall Fallah :
http://mytf1vod.tf1.fr, 7 € en location, 13 € en téléchargement
 
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Et pendant que vous êtes sur MyTF1 vidéo, précipitez-vous également sur l’autre film « interdit » de sortie en salles en novembre 2015 : « Made in France » de l’ancien journaliste de Starfix Nicolas Boukhrief.

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Comme l’énonce le cinéaste cinéphile dans le bonus du film, il visait Pier Paolo Pasolini pour l’empathie à l’égard de ses personnages socialement déclassés, et Samuel Fuller pour l’efficacité dégraissée et la propension du grand Sam à traiter d’un sujet de société par le biais d’un polar sec et nerveux. Strike absolu !!! Car, contre toute attente de ma part (quoiqu’intéressants, ses films m’ont toujours laissé sur ma faim), « Made in France » est un grand Samuel Fuller : une série B à la Carpenter brillamment écrite, interprétée, mise en scène, mais aussi et surtout magnifiquement photographiée, ce qui n’est pas souvent le cas dans le cinéma français (à part chez Jean-Pierre Jeunet, bien entendu).


Apposé en regard du drame criminel qu’est « Black »,  le thriller « Made in France » offre à voir l’autre facette du cul-de-sac criminel où s’embourbent certaines banlieues, certains immigrés et autres paumés sociaux et intellectuels : le fanatisme terroriste. Achab n’est plus ici le modèle rebello-criminel dont la réussite financière fascine mais celui qui prêche le Bien dans les mosquées intégristes tout autant que celui qui revient de lointains Jihad pour porter la morale de Dieu en terre de France. Et ça en remplit des gants. Et ça en fait des marionnettes et des Puppetmasters…

Exit « Tony Montana, la coke et sa grosse pute blonde » (dixit Hassan, le chef de la cellule Al Quaïda France) ! La criminalité, c’est du passé ; l’avenir, c’est le Jihad version terrorisme porté au cœur du grand Satan !!! Spécialiste du film de genre, Nicolas Boukrief et son co-scénariste Eric Besnard nous ont concocté en 2014 un thriller visionnaire de très haute volée sur un sujet très très très brûlant. A tel point que Attentats de Charlie quand le film est au montage… A tel point que Attentats du Bataclan, terrasse & Stade de France quand « Made in France » est prévu pour sortir en salles en novembre 2015… Ici disponible désormais :

« Made in France » de Nicolas Boukhrief :
 http://mytf1vod.tf1.fr , 5 € en location, 12 € en téléchargement

Ayant adoré ce thriller, je souhaiterais à l’avenir que Boukhrief retienne la leçon de son petit chef d’œuvre et du Carpenter qu’il aime tant : ne plus prendre de ‘stars’ qui parasitent son film par leur présence (Dujardin dans « Le convoyeur » par exemple). Les magnifiques « Black » de nos voisins flamands et (le trop méconnu) « La désIntégration » (2011) de Philippe Faucon sont là pour prouver qu’il est partout des interprètes de qualité, soit chez les Gens de la rue, soit chez les acteurs méconnus (aux frères trop connus, parfois).

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Bon, j’admets : « Ghosts of mars » est également là pour prouver qu’on n’en trouve pas chez N.W.A. des bons acteurs.

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Mais j’essaie de me persuader depuis 2001 que mon adoré John Carpenter n’avait vu d’Ice Cube que sa prestation dans « Boys n’ the hood » où sa nullité intrinsèque de moule au charisme pas frais faisait merveille dans un petit rôle de gangsta décérébré. J’avoue ici mon peu d’égard pour lui car c’est fou ce que ce mollusque m’a salopé de petits plaisirs cinématographiques depuis 25 ans, à commencer par « XXX 2 » en 2005. Mais quelle grosse baffe recevraient ses fans s’ils devaient regarder la comparaison avec Bogart, Brando, Dean, Cassavettes, De Niro, Pacino, Denzel, Jeffrey Wright,… Ou pas ! Car malheureusement, ils ne semblent pas cinéphiles, ni cultivés, ni même réfléchis et ça tombe bien : « N.W.A – Straight outta Compton » a été spécialement conçu pour eux.

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Parce que s’ils l’étaient un tantinet, comment auraient-ils pu faire un triomphe à une hagiographie Bisounours se nourrissant de violence aseptisée et de rebellion factice ? Si vous aimez les films longs de 2h28 sans qu’on voit le temps passer parce qu’on a dormi une heure ou deux au milieu,  précipitez-vous sur « Niggas With Alzheimer – Straight outta my ass ». C’est un conte de fée extraordinaire mettant en scène trois (ou cinq) jeunes gens talentueux et sympas d’un ghetto de Los Angeles qui combattent l’injustice d’une société et d’une police raciste mais parviennent à s’en sortir par l’art – en l’occurrence le Rap – et à dépasser leur origine sociale tarée pour parvenir enfin à être…
A être quoi finalement ? eh ben : parvenir à être des parvenus.
« Eat your dick », aurait dit Ice Cube,
pour qui l’expression « cercle vicieux » est trop compliquée.



Fuck tha po-olice & Fuck the fiottes & Fuck the bitches & Fuck what we were

Si vous avez envie d’oublier qu’NWA était composé de cinq membres ;
Si vous avez envie de voir Dr Dre en amoureux transi, en fils idéal, en artiste immédiat capable de sampler un morceau génial comme ça, sur le pouce, entre deux discut’ avec ses potes et deux bastons à la Suge Knight et d’être horrifié par ces dernières ;
Si vous avez envie de pleurer sur le destin malheureux du gentil Eazy-E, dealer de crack mortifère, se mourant en Sida dans un lit d’hôpital et ce,  alors même qu’il est « hétérosexuel », merde ! *
Si vous avez envie de voir Ice Cube en poète maudit avec son petit cahier de rime à la main et la haine aveugle que ses dénonciations rimbaldiennes du système lui amène;
Si vous aimez les films aseptisés de Brett Rattner ou Ron Howard et de leur pendant noir F. Gary Gray, soit d’honnêtes faiseurs qui font là où les grands studios leur disent de faire, sans originalité aucune et sans dépasser d’un trait ; Modèle Oncle Tom ou militaire de carrière;
Si vous détestez les choses compliquées à la « Colors » de Dennis Hopper, Sean Penn et Robert Duvall, à la « Menace II society » des frères Hughes, à la « Black » de Adil El Arbi et Bilall Fallah ou encore à la « Made in France » de Nicolas Boukhrief  et Eric Besnard;
Courez voir ce Blockbuster non seulement décérébré mais encore révisionniste, ayant permis à Ice Cube et Dr Dre d’être encore plus riches puisqu’ils sont à l’origine de cette grosse daube pestilentielle. Cela leur permettra de perpétuer leurs partys « Wet and Wild » encore quelque temps…


Car si « Black » et « Made in France » sont terrifiants de réalisme, le pire est bien ce « N.W.A » dans la mesure où l’on peut penser que le Gangsta rap de ce groupe s’autoglorifiant « le plus dangereux du monde » est tout autant responsable du mépris de la société pour ses bannis que du cul-de-sac dans lequel ces bannis s’enferment eux-mêmes en suivant des Achab de quartier criminels ou terroristes tout en écoutant en boucle des samples poétiques du type « Kill tha Police » ou « A Bitch Iz A Bitch ».


Entre nous, ce qui me terrifie dans ces trois films n’est pas la violence intergangs ou gang/police ou terrorisme à l’aveugle, mais la place faite à la femme dans chacun d’eux. Certes, la violence est inhérente à l’état de guerre et plus généralement aux conflits sociaux, raciaux ou de pouvoir. Et si la police est blanche dans un Etat ségrégationniste ou raciste, il est entre guillemets ‘normal’ que des policiers tabassent Rodney King à mort et s’en sortent par décision de justice, que des artistes s’en émeuvent et que des émeutes aient lieu. Mais qu’en est-il du racisme ultime déniant à plus de 50% de l’humanité sa prétention à en faire partie ?

Et qu’en est-il de la sincérité de gens faisant un usage intensif des mots « respect », « frères », « sœurs », « anarchie », « liberté », « morale », « loi de Dieu » face à des sociétés et/ou forces de police considérées comme iniques et racistes quand dans le même temps, ces criminels et fanatiques font tous l’apologie de la femme au foyer, de la reproductrice, de l’objet sexuel, et finalement du viol et du voile pour la mater et l’enfermer dans l’Ultime Ghetto : celui où la femme, quelle que soit son âge, a perdu toute prétention à l’humanité.

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Au terrifiant enfant-soldat traumatisé appelé X de « Black » répond le terrifiant jihadiste surnommé Hassan de « Made in France » ; chacun d’eux viole ou voile et tue mais ce sont objectivement des monstres, n’est-ce pas ? Et quid alors du Gangsta rap à la sauce N.W.A. des années 80 s’agissant du respect de l’intégrité humaine ? Avec ses poupées gonflables en bikini, ses armes à feu survalorisées et sa vulgarité de langage, ne serait-il pas le père laïc du criminogène islamisme radical né vingt ans plus tard dans nos banlieues, sa mère étant la société ayant créé ces getthos ? D’où l’extrême dangerosité à mon sens du lénifiant simplificateur américain « N.W.A. – Straight outta Compton », et l ‘extrême utilité de ces très brutaux films européens que sont « Black » et « Made in France ».

Loin de réécrire le passé de gangstas dealers homophobes et misogynes se révélant au final de médiocres petits-bourgeois, ils réfléchissent avec sincérité - donc brutalité - une réalité des plus complexes et dramatiques qu’il s’agirait enfin de regarder en face. Non ? Mais si vous aimez « Die Kleinbürgerhochzeit », NWA ici disponible :

« N.W.A – Straight outta Compton » de F. Gary Gray :
trop cher, quel que soit le format. Soyez fidèles à N.W.A. et à Ice Cube, n’enrichissez-pas les blancs racistes et les juifs voleurs  aux manettes du système hollywoodien : téléchargez-le illégalement !

* « So get your ass up, you funky bitch, and wash your ass », me permettrais-je ici d’ajouter au repos de l’âme d’Eazy-E, avec respect et amour pour ce grand humaniste, ainsi que pour Aretha Franklin et toutes nos soeurs féminines ou autres : « R-E-S-P-E-C-T, find out what it means to me. » J’ajouterai dans cette note que j’ai malheureusement trouvé un point positif au film N.W.A. : l’acteur jouant Eazy-E est formidable !

 

 
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