L'Edito du dimanche

 

Publié le Dimanche 11 mars 2018 à 12:00:00 par Cedric Gasperini

 

L'Edito du dimanche

Autodafé

imageJe crains ce jour où j’irai croupir dans les geôles fascistes d’une France devenue folle, enfermée dans son ignorance et ses carcans moraux.
Je crains ce jour où, tête baissée, je verrai défiler la milice sur les Champs-Elysées, bafouant la mémoire de ce 26 août 1944 et piétinant au pas cadencé ce symbole de liberté française.
Je crains ce jour où au petit matin, ils viendront me sortir du lit pour me tirer une balle devant ma femme et mes enfants.

J’ai beau presser de toutes mes forces mes mains sur mes oreilles, j’entends encore le bruit des bottes.

Je voulais dans cet édito revenir sur la polémique à propos du livre « On a chopé la puberté ».

Je rappelle les faits. Il s’agit d’un livre publié par les éditions Milan écrit par l’ex-rédactrice en chef adjointe du magazine pour ados et pré-ados, « Julie », Séverine Clochard et illustré par Anne Guillard avec ses personnages des « pipelettes » que les jeunes filles connaissent bien puisqu’elles ont orné les pages du même magazine et ont eu droit également à quelques tomes parus chez BD Kids.
Le livre décrypte avec humour les changements non seulement du corps mais aussi du comportement et de la pensée d’une jeune fille lors de l’adolescence.

imageLa polémique a été lancée par un groupuscule féministe « The Nasty Uterus – La rage de l’utérus » qui, sans doute en mal de notoriété et nostalgique des grands rassemblements festifs devant l’Opéra de Berlin dont le dernier remonte à une soixante-quinzaine d’années, a décidé de massacrer l’ouvrage en l’accusant, grosso modo, de favoriser la culture du viol et d’être un festival de « slut-shaming » (on vous laisse aller chercher la définition par vous-même, ce qui, cela dit, ne vous aidera sans doute pas plus à comprendre ce qu’ils ont voulu dire par-là).
Ce brûlot rédigé sur Facebook a beau être farci d’erreurs (par exemple, l’endométriose toucherait 1 femme sur 10 entre 20 et 40 ans, pas 1 femme sur 7 dès le début de ses règles) et de raccourcis ou comparaisons hallucinantes de mauvaise foi et de parti-pris putassier (l’intro sur les agressions sexuelles totalement hors-sujet en est le parfait exemple), il est repris par une étudiante en Histoire de 24 ans, Mathilde Blondel, qui aurait peut-être mieux fait de suivre correctement ses cours, surtout quand ils décryptaient les régimes totalitaires et les dictatures à travers les siècles. Elle lance alors une pétition sur le site humoristique (si, si, suffit d’aller faire un tour et lire les différentes pétitions) change.org. Pétition qui réunit au final plus de 148 000 signatures, au fur et à mesure que l’affaire prend de l’ampleur et qu’elle est reprise dans les médias. Cette pétition a pour but de faire interdire l’ouvrage.

Au final, sous la pression de la vindicte populaire, les Editions Milan décideront de ne pas réimprimer l’ouvrage. Harcelée et fatiguée de cette polémique, l’illustratrice décidera, quant à elle, d’arrêter de dessiner les pipelettes. De nombreux messages lui reprochaient notamment de dessiner quatre jeunes filles blanches uniquement. Pour rappel, les pipelettes ont pour inspiration ses souvenirs d’enfance et elle a donc dessiné ses amies pour créer sa série.
Aujourd’hui, il semblerait donc que pour créer un groupe de héros, il faille obligatoirement choisir un groupe multi-ethnique. Avec une personne de petite taille, une handicapée, de poids divers, et j’en passe et j’en oublie. Sous peine d’être taxé de racisme, entre autres. Dans cette logique d’ouverture obligée, j’ai personnellement hâte de voir Guillaume Batz, un formidable humoriste français, incarner James Bond.

imageMais revenons à notre cas particulier. On pourra m’accuser « de n’être qu’un homme » et de ne sans doute pas avoir voix au chapitre. Si ce n’est que sur cette affaire, plus qu’un homme, je suis aussi un père. Avec une ado de 13 ans et une autre en devenir. Et étant très proche de mes enfants, je suis donc de près leur évolution et leurs changements. Je vais acheter des soutiens-gorges à ma gamine. Je l’appelle depuis les rayons du supermarché pour lui demander si ce sont les serviettes Confort Plus ou Confort Extra qu’elle met lors de ses règles, parce que j’hésite entre les deux paquets. Bref, pas de tabou. Et tous les sujets abordés dans le livre me sont donc totalement et quotidiennement familiers.

Un livre que je me suis procuré, soit dit en passant. Il est peut-être épuisé – et donc proposé par quelques revendeurs peu scrupuleux à des prix exorbitants en raison de la polémique – d’un point de vue matériel, mais peut être acheté à bas prix en téléchargement.

D’un point de vue contenu, à moins d’avoir de sérieux problèmes d’ouverture d’esprit, il est difficile de ne pas y déceler le ton humoristique. Quant à vouloir « sexualiser un enfant » ou « favoriser la culture du viol », j’avoue que soit nous n’avons pas lu le même ouvrage, soit j’en ai eu une version sacrément expurgée, soit c’est une dénonciation complètement conne.
Je ne dis pas qu’il y a quelques maladresses, quelques raccourcis qui auraient peut-être mérité plus de détails ou plus de développement. Mais franchement, pour le reste… il faut soit ne pas avoir d’enfant ado, soit avoir un gros besoin de psychanalyse – voire de psychiatrie – pour se lancer dans une croisade contre ce bouquin.

Mais quand bien même.

imageSoit. On peut être choqué, outré, révulsé par les propos d’un livre, d’un auteur. Même si pour le coup, ces mots me semblent sacrément exagérés et violents pour parler d’un livre pour ados…
Mais bon. D’ici-là à lancer une pétition pour l’interdire. A agresser les auteures sur les réseaux sociaux. A les menacer. A leur faire vivre un véritable enfer. Il y a un pas. Il y a un pas que seules l’ignorance et la bien-pensance peuvent faire franchir. Au point de bafouer nos libertés les plus élémentaires. Au point que les réseaux sociaux se sont aujourd’hui transformés en tribunaux. L’intolérance a, avec cette affaire, gagné une nouvelle manche. Une fange de la population, nourrie à Youtube et soutenue par des groupuscules extrémistes dans leurs pensées, tente de nous imposer leur ordre moral et allument le bûcher pour consumer tout ce qui leur déplait.

Car combien sur ces 148 000 signatures ont lu autre chose que des extraits d’un livre édité à 5000 exemplaires ? Combien surfent sur la vague de ces pétitions en ligne qui assassinent notre liberté à grands coups d’ignorance et de stupidité ?

Au lieu d’apprendre à nos enfants la censure et la haine, il serait temps de leur apprendre le discernement, l’ouverture d’esprit et les doter d’une capacité de réflexion suffisante pour leur permettre de juger par eux-mêmes un ouvrage. Quel qu’il soit. Le juger personnellement. Pas publiquement, bottes noires aux pieds, chemise brune sur le dos, et une allumette à la main, prêt à allumer le bûcher. Un bûcher des ignorances.

 

 
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Commentaires

Ecrit par jymmyelloco le 11/03/2018 à 12:51

 

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L'autre jour j'ai lu une phrase sympas sur FB :
C'est pas qu'avant on pouvait rien dire, c'est qu'avant il fallait fermer sa gueule.

Sur ce point là il avait raison.

Mais maintenant on est dans une période de régression sociale, et n'importe qui voit le mal partout.

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Ecrit par Milkshakeur le 11/03/2018 à 13:28

 

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Ecrit par jymmyelloco

L'autre jour j'ai lu une phrase sympas sur FB :
C'est pas qu'avant on pouvait rien dire, c'est qu'avant il fallait fermer sa gueule.

Moi je dirai surtout qu'avant y avait pas internet (et par extension, les réseaux sociaux), donc on pouvait ouvrir sa gueule, mais c'était plus compliqué pour se faire entendre !
Maintenant il suffit d'un tweet...

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Ecrit par Milkshakeur le 11/03/2018 à 13:36

 

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Ecrit par jymmyelloco

L'autre jour j'ai lu une phrase sympas sur FB :
C'est pas qu'avant on pouvait rien dire, c'est qu'avant il fallait fermer sa gueule.

Moi je dirai surtout qu'avant y avait pas internet (et par extension, les réseaux sociaux), donc on pouvait ouvrir sa gueule, mais c'était plus compliqué pour se faire entendre ! Donc les quelques crétins congénitaux qui s'offusquent pour tout et n'importe quoi, ils pouvaient pas faire grand chose...
Maintenant il suffit d'un tweet...

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Ecrit par Mikis le 11/03/2018 à 15:42

 

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Inscrit le 21/12/2011

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C'est bien ce qui est inquiétant, quand tu donnes la possibilité à tout le monde, ce sont les propos haineux et rétrogrades qui semblent les plus nombreux.

Donc contre les fascistes, rien de mieux qu'une bonne dictature ! CQFD

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