L'Edito du Dimanche

 

Publié le Dimanche 3 novembre 2019 à 12:00:00 par Cedric Gasperini

 

L'Edito du Dimanche

Corsica Swing

imageLa dernière fois, j’ai raté un cycliste. J’étais peinard sur le trottoir avec ma gamine, à lui apprendre à jeter des cailloux sur les chiens, enfin un truc tout simple que tous les pères font avec leurs enfants, quand a déboulé, sur le trottoir aussi, un cycliste, vociférant et insultant sous prétexte qu’on devait se pousser au plus vite pour lui laisser la place.
La dangerosité du bonhomme couplé au « poussez-vous putain » qu’il venait de lancer ont éveillé en moi une petite envie de lui apprendre les bonnes manières à coups de godasses coquées.

Pour le faire descendre de son vélo, j’ai ramassé une branche qui traînait pour lui en mettre un coup dans les gencives. Et je l’ai raté.
C’est ma fille qui l’a eu au lance-pierres en pleine tempe. Mais moi je l’ai raté.

Pendant deux jours, j’en ai perdu le manger et le sommeil. A peu de choses près, j’en perdais aussi le boire. Je l’ai raté, bon sang. Avant, j’étais capable d’énucléer un peloton entier avec une petite cuillère et là, un seul cycliste, avec une branche, je l’ai raté. J’ai perdu mon swing. Bon sang. J’ai perdu mon swing.

Alors que je ressassais les mots « rouillé » « bon pour la casse » et « mou de la bite » (parce qu’un tel échec, ça vous coupe toute envie), c’est ma femme qui m’a suggéré de contacter un oncle éloigné, ancien légionnaire corse, et qui m’a souvent proposé un stage de remise en forme dans le maquis.

Voilà comment je me suis retrouvé à crapahuter dans la montagne de l’île de beauté, avec pour seuls compagnons mes frusques et Pleureuse. Pleureuse, c’est le cadeau que m’a offert ma femme pour mon anniversaire : une belle batte de baseball en alu renforcé. Elle est un peu plus lourde (980g au lieu de 680g) mais plus résistante et quand on sait bien s’en servir, elle vous envoie une molaire à plus de 30 mètres. Je l’ai appelée Pleureuse parce qu’avec elle, même le plus résistant des mecs se transforme en pleureuse.

Pendant une semaine, alors que ma femme et mes gamines profitaient des largesses culinaires des habitants, entre deux plongeons dans la piscine ou quelques visites de lieux touristiques, j’ai couru au milieu des forêts, dormi sur un lit de mousse pelotonné entre deux pins et appris à chasser et à me nourrir de baies. Paolo, mon entraîneur, était accompagné de Tumbà, un molosse capable, selon lui, d’égorger un sanglier seul. Et il m’a expliqué qu’à la fin de la semaine, j’en serais capable également. J’ai demandé si j’arriverais aussi à me lécher les couilles tout seul comme le chien, mais ça ne l’a pas fait rire et pour m’apprendre à respecter le lieu et ses paroles, il m’a collé 20km de course supplémentaire dans les pentes raides des montagnes corses.

J’ai appris à vivre dans le maquis et y trouver tout ce dont un homme a besoin pour manger, boire, se laver, dormir. J’ai appris à bien doser les quantités d’explosif « parce qu’en Corse, c’est la base et ça peut toujours servir ». J’ai appris à me protéger du froid. J’ai appris à maîtriser le feu. J’ai aussi appris à chasser le sanglier mais pas le porc noir parce qu’ici, tu ne touches pas au porc noir, c’est sacré, c’est pour faire de la charcuterie. J’ai aussi appris à traquer, abattre, vider et découper un cheval sauvage. Parce que oui, il y a des chevaux sauvages en Corse. Quand Paolo m’a dit ça, je n’ai pas pu m’empêcher de lancer un « un jour, faudra arrêter de courir après son destin comme un cheval sauvage », pour la vanne, rapport à Dirty Dancing. Mais Paolo, ça ne l’a pas fait rire. Il m’a collé 20km de course supplémentaire dans les pentes raides des montagnes corses.

On ne croirait pas comme ça, mais la Corse, c’est plein de cailloux pointus, d’arbres et de buissons pleins d’épines, et de bestioles sauvages prêtes à vous éventrer à coups de défenses. Paolo, lui, il ramenait souvent un lapin, un écureuil ou, à l’occasion, une malmignatte à griller sur le feu de bois. C’est une petite araignée très venimeuse qu’on trouve en Corse. Mais comme dit Paolo « tu rajoutes des herbes du maquis sur n’importe quelle viande et ça passe ». Par contre, pas touche aux ânes. Les ânes, c’est pour transporter les charges lourdes sur les chemins de cailloux. En Corse, on ne mange pas les ânes. Alors pour détendre l’atmosphère, j’ai raconté l’histoire des deux ânes : 2 ânes se rencontrent. L'un dit à l'autre : - Comment tu t'appelles ? - Bob dit l'âne. Paolo, ça ne l’a pas fait rire. Pour m’apprendre que parfois, vaut mieux se taire, il m’a collé 20km de course supplémentaire dans les pentes raides des montagnes corses.

C’est durant ce dernier effort, l’avant-dernier jour, qu’on est tombé nez à nez avec deux sangliers sauvages au détour d’un chemin. Même Paolo a été surpris. Et Tumbà était parti s’accoupler avec une vache sauvage. Les sangliers ont chargé. Pleureuse est entrée en action.
« J’ai jamais vu quelqu’un tuer un sanglier d’un coup de batte de baseball » m’a dit Paolo ensuite. « Je crois qu’t’es prêt. T’as retrouvé ton swing ».

J’ai retrouvé mon swing. C’est chouette, la Corse, en fait. « J’ai retrouvé mon swing, on va pouvoir danser », j’ai lancé pour la blague.

Paolo, il n’aime vraiment pas les blagues. Du coup, il m’a collé 20km de course supplémentaire dans les pentes raides des montagnes corses.

 

 
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