L'Edito du Dimanche

 

Publié le Dimanche 13 mars 2022 à 12:00:00 par Cedric Gasperini

 

L'Edito du Dimanche

Je baisse, je baisse, je baisse

imageJe sens bien que je baisse.

Physiquement, intellectuellement, je baisse.

Je baisse, je baisse, je baisse.

Si encore, il n’y avait qu’un s à baisser, je lancerais tête haute et poitrine saillante, que je baisse, je baisse, je baisse. Mais non. Il y a deux s et ça n’augure rien de bon.

Physiquement, je baisse. Le matin, mon corps se réveille abîmé de la veille et raide. Alors en tant que mec, se réveiller le matin tout raide, c’est normal. Ça a toujours été le cas. Mais là, depuis quelques temps, c’est surtout le dos, qui est raide. Voire les jambes. Et ça n’a plus la même signification ou la même saveur. Les réveils sont moins festifs et plus délabrés, j’avoue.

imagePas un escalier sans que le souffle me manque. Pas un papier ramassé par terre sans un gémissement, pas un lacet de chaussure sans un râle… je baisse, je baisse, je baisse.
Je me suis même surpris à lâcher un « pfffff » désabusé et sans autre conséquence, à un petit con qui courait sans regarder devant lui et qui m’a heurté dans la rue sans même une excuse ou un semblant de regret. Il y a encore quelques années, j’aurais attrapé n’importe quoi qui me passait sous la main, un caillou, une motte de terre, un bâton ou même un panneau d’indication routière, et je lui aurais jeté à la gueule pour lui apprendre le respect et les bonnes manières. Mais là, non, rien. Juste un « pfffff » dégonflé. Je baisse, je vous dis.

Et je ne vous parle même pas de ma vue. C’est sans doute la première victime collatérale de ma santé déclinante due à un âge qui n’en finit pas d’avancer.
Pire. Je deviens aveugle. C’est ce que me disait mon médecin lors de la dernière visite : « vous perdez la vue à une vitesse, pfouillouillouille, j’ai jamais vu ça, si j’ose dire, mais en tout cas, les lunettes, ça va bientôt plus suffire, va falloir penser à acheter un chien ».
imageLe coup dur. Moi qui ai toujours eu une vue d’aigle, à vous en dégommer un clébard à 50 mètres juste avec un trombone, un élastique et un ticket de métro plié en 8, voilà que je vais devoir en adopter un pour qu’il m’évite de me prendre un lampadaire sur le trottoir ou une voiture en traversant la route. D’autant plus que ces saloperies de voitures électriques ne font quasiment aucun bruit. Et comme j’ai aussi l’ouïe qui fout le camp, je vais bientôt sombrer dans un état d’enfermement nocturne total. De la nuit et du silence. Juste de la nuit et du silence.
Bon, pour l’ouïe, j’avoue, je m’en fous un peu. Ça m’évitera les braillements insupportables des crétins décérébrés que mes gamines écoutent en boucle. Et puis avec toutes les conneries qu’on peut entendre de nos jours, le moindre débile étant persuadé d’être un grand philosophe doublé d’un analyste de génie, à tel point qu’il faut le partager avec la Terre entière, j’avoue que devenir sourd, c’est plus un atout qu’un handicap. Mais la vue, ça, c’est compliqué. Ça va être chiant pour faire du foot, du ping-pong ou du volley-ball, de ne plus rien voir. Je crois que ça n’existe pas, les championnats de volley-ball pour aveugles. Doit y’avoir une raison.
Perdre la vue, c’est vraiment une grosse galère. Et en plus, j’suis nul en braille.

imageEt il n’y a pas que le corps, qui fout le camp. Intellectuellement, je baisse. Je le sens bien, dans mes derniers moments de conscience, que l’esprit n’est pas aussi affûté, précis et percutant qu’avant. Je baisse, je baisse, je baisse.

Par exemple, je passe trente minutes à chercher mes putains de lunettes. Qui sont sur mon nez. Je perds mes clefs. Parce qu’en fouillant mes poches, je n’ai pas réussi à les retrouver alors qu’elles y sont bel et bien. Bon. J’ai de petites clefs, sans porte-clefs, et de très grandes poches dans mon manteau. Mais quand même.
J’ai passé dix minutes à me foutre de la gueule de ma fille et souligner à quel point elle n’était ni débrouillarde, ni observatrice, ni même digne de ma lignée et de mon sang, parce qu’elle n’arrivait pas à trouver un simple tire-bouchon dans un tiroir. Alors que j’avais déjà, au début de repas, apporté le tire-bouchon sur la table. Et qu’il était devant moi.
Ou encore cette discussion sur le prix de l’essence à 2 €, ce qui à chaque plein de 40 litres, te colle une facture de 100 € ! m’exclamais-je récemment. Euh, non, 80 €, m’a-t-on répondu. Nan ! 100 € je te dis ! Fais tes calculs !
Bon. En fait, je pensais à 2,20 € le litre et non pas 2 €, ce qui pourrait expliquer ma méprise… si 2,20 € ne faisait pas 88 € et non pas 100…

Je le sens bien. Je baisse.

imageCe n’est pas la première fois que je fais un édito qui parle de ma baisse, d’ailleurs. Je m’en suis rendu compte en l’écrivant. A la fin. C’est dire si je baisse. Encore un peu plus. De plus en plus. Je baisse, je baisse, je baisse.

Je vais terminer aveugle, sourd et complètement con. Pas foutu d’enfiler mon pantalon. De toute manière, je n’arriverai pas à le retrouver. Et j’aurais même oublié où je l’ai rangé. Et en fait, ce sera un short que j’aurais commandé sur le net. Un short orange à fleurs vertes. Alors que je voulais commander un pantalon en velours côtelé, comme les petits vieux. Mais je vous ai dit, j’suis nul en braille. Et j’irai donc me promener en slibard, dehors, avec ce putain de chien qui laisse trop de mou dans sa laisse. Ptêt parce que j’aurais oublié de l’y attacher.

Ça sent pas bon, c’t’histoire.

 

 
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Ecrit par clayman00 le 15/03/2022 à 11:44

 

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